L'art des tout petits riens
"Par la complexité d’un agir, trop souvent masquée par la banalité d’un faire, l’éducateur a la mission de permettre à une personne (enfant, adolescent ou adulte) de renouer avec une trajectoire de vie qui ne soit pas subie, parce qu’impactée par des événements de nature traumatique, mais choisie, parce que portée par un réel désir à être. Cela relève d’un art de la relation qui s’appuie sur la qualité de présence de l’adulte éducateur dans les petits riens du quotidien.
L’essentiel de la relation éducative réside dans l’anecdotique, avons-nous dit avec Patrick Perrard (Gaberan, 2016) : dans ces tout petits gestes répétés au quotidien que d’aucuns s’évertuent à vouloir chronométrer alors que leur efficacité ne se mesure pas à l’aune d’un temps programmé. Mis bout à bout, ces tout petits riens du quotidien finissent par faire le tout d’un être en devenir.
La banalité du quotidien
Le quotidien est ce qui se répète constamment et qui diffère sans cesse ; il est à la fois même et différent. Il faut tous les jours se lever, se laver, se rendre à une activité en lien avec son âge et ses capacités, manger, et aller se coucher ; tous les jours les mêmes actes se répètent et cependant ne se ressemblent pas. C’est une réalité à laquelle se heurte l’être en devenir qui objecte le fait de devoir encore se laver les mains avant de passer à table ou de se brosser les dents avant de se mettre au lit, alors qu’il les a déjà lavées le matin au réveil ou brossées le soir la veille. C’est l’ado qui rechigne à devoir encore mettre la table le jour où il est de service sous prétexte qu’il l’a déjà fait la semaine dernière. « C’est toujours pareil ! » clame l’esprit en butte à la matérialité. Toutefois, si les jours et les semaines se suivent et paraissent se ressembler, le quotidien est souvent bousculé par l’inattendu. La surprise, mauvaise en l’occurrence, peut venir d’un événement prévu et attendu qui subitement ne se réalise pas : c’est le parent qui, pour des raisons que nul n’est en droit de juger, est de nouveau absent au rendez-vous fixé pour rencontrer son enfant lors d’un temps de médiation pourtant programmé. C’est l’adulte en situation de précarité qui, devant le distributeur de monnaie, se voit refuser l’accès à son pécule hebdomadaire en raison d’un empêchement technique ou d’une défaillance de la curatelle. La défaillance du quotidien est alors source de colère et parfois de passages à l’acte et aussi, mais de façon moins visible et audible, cause d’une perte de confiance en l’environnement et de fragilisation de l’estime de soi. Mais il arrive aussi que le quotidien puisse être sublimé par une bonne surprise : c’est l’avis favorable formulé par un patron pour débuter un apprentissage alors que jusque-là toutes les sollicitations s’étaient soldées par une réponse négative ; c’est l’adulte depuis des années en situation d’errance qui, par le biais d’un courriel ou d’un courrier, apprend qu’il récupère ses papiers d’état civil et recouvre la jouissance de ses droits fondamentaux. Le jour est alors à « marquer d’une pierre blanche », à l’opposé de tous ceux hantés par une humeur noire ; à l’abattement et au renoncement succède une confiance excessive en l’avenir, manifestée parfois de manière exubérante. Il est difficile de raison garder dès lors que tout semble possible même si rien n’est encore assuré. Être éducateur, c’est parvenir à aider la personne accompagnée à apprivoiser ce qui fait à la fois l’inexorable certitude d’un quotidien et sa surprenante imprévisibilité.
« C’était bien la douche, ce soir ! » s’exclama un gamin au moment d’éteindre la lumière de la chambre et de formuler les ultimes bonsoirs. « C’est quand qu’on recommence ? » interrogea un autre. « Ce serait bien que ce soit tous les soirs comme ça ! » dit le troisième. Ce soir-là, et une fois n’était pas coutume, tout ce petit monde était unanime et le coucher se déroula sans trop de difficulté ; ce qui n’empêchera pas le veilleur de devoir intervenir. À l’origine de ce soudain état de grâce se trouvait l’initiative prise par l’éducateur du groupe d’allumer son portable dans l’espace des sanitaires et de le connecter à une plateforme de musique. La décision de l’éduc surprit tout d’abord les gamins pour qui ce temps était d’abord celui d’une corvée. Et puis, les portes des douches volontairement laissées semi-ouvertes pour rester connecté au son, le savonnage des dos et des fesses s’était fait plus appliqué, et les frottements de la brosse sur les dents mieux appuyés et plus réguliers. Jusqu’au shampoing qui soudain ne sembla plus piquer les yeux…
Au moment d’évoquer cette scène lors d’une séance d’analyse de la pratique, l’éducateur avait dû justifier de n’avoir pas cherché à travestir l’instant de la toilette ou de perdre de vue le sens de l’hygiène, et d’avoir voulu bousculer une routine qui avait fini par rendre fastidieux et donc rébarbatif cet instant du quotidien. Il ne s’était pas agi pour lui, comme cela avait pu lui être reproché en réunion d’équipe, de transformer artificiellement en un temps de jeu et de rigolade ce qui devait demeurer une contrainte nécessaire ; il ne s’était pas agi, insista-t-il, de céder à l’esprit d’amusement propre à l’enfance ou de s’acquitter à bon compte d’une responsabilité adulte. Quelques gestes d’agacement et des grognements émis en sourdine témoignèrent alors de sa difficulté à convaincre quelques-uns des collègues présents dans le groupe de réflexion. Au cours des échanges qui suivirent lui furent pêle-mêle reprochés son manque de sérieux, sa façon de contourner les règles et de ne pas « cadrer » les gamins.
J’attendis que les propos se calment pour questionner l’éducateur sur l’intention portée par le recours exceptionnel à la musique. Sa réponse fut d’une clarté déconcertante. Il avait tout simplement voulu surprendre ; surprendre de manière indéfectible de sorte que, venant faire trace dans la mémoire et ouvrant une échappée dans la répétition des jours, l’instant vienne s’inscrire dans le temps du devenir. Il n’avait aucunement l’intention de mettre de la musique tous les soirs, au risque de basculer dans une nouvelle forme de routine, mais de conférer et de conserver à l’événement une capacité à faire trace dans la mémoire, et donc de constituer un repère dans une histoire. En l’occurrence, celle de chacun des gamins ; chacun, à sa manière, allait s’en souvenir ! Sentant faiblir les résistances chez les collègues les plus opposés, il osa alors pousser plus loin son projet. Il se proposait, un autre soir « non calculé » comme disent les gamins, de les laisser choisir la plateforme à laquelle connecter le smartphone, ainsi que la musique. Il y aurait forcément des disputes mais aussi l’opportunité d’ouvrir une discussion et de partager des choix. Il eut pour finir cette formule : l’intérêt d’une diversion est non pas de détourner l’intention (l’hygiène du corps) mais de déporter l’attention (la contrainte du quotidien).
C’est très souvent le souvenir de tout petits riens remontés du temps d’avant le traumatisme qui va permettre une possible reconstruction de la personne abîmée. Ce sont, et au gré de circonstances provoquées par l’éduc référent de cœur, les mêmes odeurs, les mêmes images ou les mêmes sons qui sont lentement et progressivement extirpés des profondeurs de la mémoire où ils avaient été relégués pour survivre à l’horreur. Ce sont de toutes petites choses, souvent insignifiantes au regard du non-initié, qui permettent la remontée d’un temps d’avant à la surface d’un temps d’après, perçu de nouveau comme suffisamment sécurisant pour prendre le risque de renouer avec des éléments du passé. Ces toutes petites choses n’ont en rien le pouvoir d’effacer ce qui était venu faire traumatisme, en revanche, elles ont celui de se déprendre de son impact, de ses mécanismes de réitération et de l’emprise des symptômes.
Ce sont ces toutes petites choses qui permettent de composer avec les points cardinaux et de restructurer l’intime : l’arrière n’entrave plus l’avant, le derrière peut revenir devant, le dessous reprendre le dessus, et le dehors prolonger le dedans. Comme le propose Boris Cyrulnik, il est possible d’appeler « résilience » ce mécanisme de survivance à soi ; et par conséquent de faire que ces petits riens impulsés par l’adulte éducateur deviennent comme autant de tuteurs de résilience (Cyrulnik, 2004)..."
cairn.info/court-traite-deducation-specialisee- Philippe Gaberan-page-87